L’aviation, c’est bien plus que 2 % du réchauffement ! Comment le secteur aérien minimise son impact climatique
9 Fév, 2024

En répétant que les émissions de CO2 de l’aviation, c’est seulement 2 % des émissions totales, le secteur aérien a réussi à faire passer l’idée que son impact était faible et qu’on pouvait continuer à prendre l’avion malgré l’absence de solutions de décarbonation. Ce chiffre, abondamment repris par la presse et les politiques, n’est pas faux en soi [1], mais vise à nous manipuler. Nous vous expliquons pourquoi et comment.

► En relativisant

« L’aviation, c’est seulement 2 % »

2 %, ça peut effectivement paraître peu, mais c’est plus que la plupart des pays !
Si l’aviation était un pays, elle se placerait au 6e rang entre le Japon et l’Allemagne, bien avant la France qui ne représente que 1 % des émissions mondiales [2].

Accepterait-on qu’un pays ne fasse rien sous prétexte que ses émissions ne représentent que quelques % des émissions mondiales ?

► En ne comptant pas tout

« L’aviation, c’est seulement 2 % des émissions de CO2 »

Le secteur aérien ne parle que du CO2 émis lors du vol. C’est tout à fait incomplet !

A cela, il faut ajouter les émissions de CO2 liées à la production et à la distribution du kérosène, qui représentent environ 20 % de ce qui est émis pendant le vol.

Mais surtout, il n’y a pas que le CO2 ! Le CO2 n’est responsable que d’un tiers du réchauffement climatique de l’aviation. Le secteur aérien “oublie” de compter les effets des traînées de condensation et des cirrus induits, ainsi que les effets des dérivés des oxydes d’azote (NOx) (les effets non-CO2).

En additionnant tout cela, on arrive en fait à 5,9 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre [3].

► En donnant des chiffres mondiaux

« L’aviation, c’est seulement 2 % des émissions mondiales de CO2 »

2 % est une moyenne mondiale qui met dans le même panier des pays développés comme le nôtre, dans lesquels une frange aisée de la population prend régulièrement l’avion, et des pays pauvres où très peu de gens le prennent. Mettre ce chiffre en avant, comme le fait en France le ministère de la transition écologique, revient à gommer l’importance de l’impact climatique du transport aérien dans les pays développés.

En France, l’aviation contribue non pas pour 2 %, mais pour 6,8 % aux émissions de CO2 [4] et pour 15 % aux émissions totales de gaz à effet de serre si on intègre les éléments omis [5]. C’est près de 2 fois les émissions du chauffage résidentiel [6] !

► En passant sous silence la part croissante de ses émissions

« Aujourd’hui, l’aviation, c’est seulement 2 % des émissions mondiales de CO2 »

Non seulement les émissions de l’aviation constituent une part importante des émissions françaises de CO2, mais cette part croît régulièrement et devrait continuer à croître. De près de 5 % en 2000, elle est passée à près de 7 % en 2019 et devrait passer à 12 % en 2030 (pour le seul CO2) [7].  La raison est simple : alors que la plupart des autres secteurs font des efforts importants de réduction de leurs émissions pour atteindre l’objectif européen de – 55 % en 2030 [8], le secteur aérien s’en exonère. Il s’oppose également à toute mesure de limitation du trafic, alors qu’aucune des solutions de décarbonation envisagées ne pourra être mise en œuvre dans des délais et à une échelle compatibles avec l’Accord de Paris [9].


Comment Stay Grounded arrive au chiffre de 15 %
pour la part de l’aviation dans les émissions totales de GES de la France ?

En 2019, l’aviation au départ et à l’arrivée des aéroports français a émis 24,4 Mt CO2 (DGAC/Em, p. 6). A cela il faut ajouter 21 % pour les émissions amont, soit 5,1 Mt (DGAC/Calc), 1 % pour les émissions en vol de N2O, soit 0,2 Mt CO2e, et deux fois les émissions de CO2 pour les effets non-CO2, soit 48,8 Mt CO2e (Lee et al 2021, voir Il n’y a pas que le CO2). Soit un total de 78,6 Mt CO2e.

En 2019, la France a émis 443 Mt CO2e de gaz à effet de serre (Citepa, Table 15). A cela il faut ajouter les émissions des soutes internationales aériennes (18,7 Mt CO2) et maritimes (5,5 Mt CO2), c’est à dire la part attribuée à la France des consommations des navires et avions assurant des liaisons internationales (Citepa, Table 19) et les effets non-CO2 de l’aviation (48,8 Mt CO2e, voir ci-dessus). Soit un total de 516 Mt CO2e.

En 2019, la part de l’aviation dans les émissions de la France était donc de 15,2 % (= 78,6 / 516)

Sources des données :

  1. DGAC/Em : Direction générale de l’aviation civile, juillet 2023, Les émissions gazeuses liées au trafic aérien en France en 2021
  2. DGAC/Calc : Direction générale de l’aviation civile, Calculateur d’émissions de gaz à effet de serre de l’aviation
  3. Citepa : Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique, avril 2021, CCNUCC (NIR) – Le rapport d’inventaire officiel dans le cadre de la Convention Climat

CO2e = CO2 équivalent. L’équivalent CO2 des effets non-CO2 de l’aviation est calculé à partir de leur PRG* (GWP* en anglais, Lee et al. 2021, Abstract)

Notes :

[1] ATAG (Air Transport Action Group), 2020 : Aviation: Benefits Beyond Borders. Selon l’ATAG, une coalition d’organisations et d’entreprises du secteur aérien, les compagnies aériennes ont émis 914 millions de tonnes de CO2 en 2019, soit 2,1 % des émissions mondiales de CO2 dues à l’homme (p. 13).

[2] Stay Grounded (2022) : Destination commune (p. 14)

[3] Stay Grounded, 2022 : Il n’y a pas que le CO2

[4] Direction générale de l’aviation civile (DGAC), 2023 : Les émissions gazeuses liées au trafic aérien en France en 2021, p. 7.

[5] Voir encadré

[6] Ministère de la transition écologique, 2020 : Les facteurs d’évolution des émissions de CO2 liées à l’énergie en France de 1990 à 2018 (Onglet f6 du tableur à télécharger). En 2018, les émissions du chauffage résidentiel en France étaient de 42,4 Mt CO2. Cette année-là, les émissions de CO2e pour l’ensemble du trafic aérien se sont élevées à 75,4  Mt CO2 : 23,5 Mt CO2 (DGAC/Em, p. 6) + 4,9 Mt CO2 pour l’amont + 47 Mt CO2e pour les effets non-CO2.

[7] Pour 2019, DGAC/Em, p. 7. Pour 2000, calcul effectué selon la méthode de la DGAC. Pour 2030 également, en prenant l’hypothèse optimiste que les émissions de CO2 de l’aviation resteront à leur niveau de 2019 (croissance du trafic compensée par l’amélioration de l’efficacité et par les carburants d’aviation dits durables) et que les émissions de CO2 de la France seront à -55 % par rapport à 1990.

[8] Conseil européen : Ajustement à l’objectif 55

[9] Stay Grounded : Fiches Greenwashing aviation. Ce qu’il faut savoir sur les promesses de décarbonation et les solutions illusoires