Après des années, voire des décennies de déni ou de mise en doute, le secteur aérien commence à se pencher sérieusement sur le problème des traînées de condensation, dont le pouvoir réchauffant est a priori plus important que celui du CO2. La recherche et les essais battent leur plein et certaines solutions commencent à prendre corps. C’est en particulier le cas de l’évitement, qui consiste à dévier légèrement la trajectoire des avions pour éviter les zones froides et humides où les traînées ont tendance à persister. Mais cette solution suscite un certain nombre de réserves que nous passons en revue.
Rappelons que réduire le trafic est le moyen le plus rapide et le plus efficace de réduire l’impact climatique de l’aérien, parce qu’on n’a rien trouvé de mieux pour réduire l’ensemble de ses impacts, celui du CO2 comme celui des traînées de condensation. Mais réduire les traînées s’avère être est un moyen particulièrement intéressant de réduire l’impact climatique des vols restants :
L’effet est immédiat.
C’est un refroidissement (comme si on retirait du CO2 de l’atmosphère), alors que quand on réduit les émissions de CO2, on continue à en rejeter et donc à augmenter le réchauffement, mais juste un peu moins rapidement.
L’effet est massif. Si on supprimait toutes les traînées de condensation, ce serait comme si on retirait 57 Gt de CO2 de l’atmosphère, soit 1,7 fois la quantité émise par l’aviation depuis 1940 (Lee et al. 2021, Table 2). Plus récemment, d’autres chercheurs (Bickel et al, 2025) ont révisé à la baisse l’estimation de 2021 qui faisait référence, mais cela ne remet pas en cause la nécessité ni l’intérêt de réduire les traînées.
Assez facile et peu coûteux …
La voie la plus étudiée pour réduire les traînées de condensation est relativement facile et peu coûteuse en comparaison des solutions retenues pour réduire le CO2. Elle consiste à modifier légèrement la trajectoire des vols dont on prévoit qu’ils pourraient traverser des zones humides et froides propices à la condensation de la vapeur d’eau et à sa persistance pendant plusieurs heures.
Cette méthode permet une approche ciblée, car seulement 3% des vols ont généré 80 % du réchauffement dont les traînées sont la cause en 2019 (essentiellement des vols de nuit, l’hiver, dans les zones froides). Elle demande peu d’investissements, et c’est une solution sans regrets.
Une autre approche consiste à réduire les émissions de particules sur lesquelles se condense la vapeur d’eau, soit en traitant les carburants, soit en améliorant leur combustion dans les moteurs d’avions. Elle est moins étudiée, mais non moins intéressante car elle permettrait également de réduire la pollution de l’air dans et autour des aéroports.
L’évitement des traînées amène cependant quelques réserves :
- Les bénéfices ne durent que tant que la procédure est mise œuvre. Si pour une raison ou une autre elle était abandonnée, tous ses bénéfices seraient immédiatement annulés.
- Même si elle ne demande que peu d’investissements, sa généralisation ne pourra pas intervenir avant 10 ans selon les experts, bien tard par rapport à l’urgence climatique.
- Le secteur aérien pourrait être tenté de modérer ses efforts de réduction des émissions de CO2, et de prétexter de son efficacité pour éviter des mesures de réduction du trafic, seules à même de freiner l’accumulation mortifère de ce gaz à effet de serre à longue durée de vie.
- L’encombrement de l’espace aérien ne pourra pas toujours permettre de dévier les vols souhaités (mais par chance, une bonne partie des vols les plus réchauffant ont lieu la nuit et en hiver, quand le trafic est le plus faible).
- Le contournement des zones propices aux traînées peut augmenter légèrement la consommation de carburant, donc les émissions de CO2, mais cette pénalité CO2 reste bien inférieure aux gains escomptés.
- Son efficacité réelle est difficile à évaluer. On ne peut recourir à l’observation car il est impossible de savoir ce qui se serait passé si l’avion n’avait pas modifié sa trajectoire. On en est réduit à utiliser des modèles mathématiques dont les résultats sont divergents (Martinez et al, 2025).
Évitons les traînées, mais que cela ne nous exonère pas de réduire le trafic !
La dérive climatique est suffisamment grave pour qu’on ne soutienne pas une solution très prometteuse que nous avons contribué à sortir de l’ombre dans laquelle voulait la garder le secteur aérien. Mais il n’est pas question de tout miser sur cette solution “facile”, qui ne réduit aucunement les émissions de CO2 dont l’accumulation va plomber le climat de notre planète pour des siècles. Nous continuerons donc d’insister qu’en l’absence de véritable solution pour le CO2, il est indispensable non seulement de stopper la croissance irresponsable du trafic aérien, mais de le réduire fortement.

